L'angoisse (1)
L'angoisse prend et le monde mute. L'interne, le soi, organes et peau. L'externe, tout ce qui vit autour. Rien ne se ressemble. La barque tangue. La nausée envahit et jamais ne vomit. La bouche se ferme. Les mots s'effacent.
Je sens mon corps se crisper. Il ne se tient plus. Ou plutôt de guingois, comme inadéquat, un puzzle mal assemblé. Il n'a plus vraiment forme humaine. Je sens que tout mon corps pourrait se distordre, se dérange, se défait, tout son ordre en péril, un n'importe quoi asphyxiant. Tous les rythmes débattent, discordent. Tous les nœuds se délient et ne reste qu'un fil, dans ma tête, dans ma volonté d'être vivant. Et je cesse de respirer pour ne rien casser du minime équilibre qui demeure.
L'étau approche qui rit de ses deux pinces crénelées. Il se gausse d'avance. Le sadique prend tout son temps. Mais déjà, je l'ai dit, déjà je ne respire qu'à petites gorgées craintives. Il est inexorable et moins je respire plus il grossit. L'étau claque ses dents en dansant sa sarabande. Car voici son moment. Il finit par toucher son but et il me tourne autour. Il m'effleure. Il joue. Il lambine. Il se place face à moi et sa pince me soulève doucement les bras. Je ne me débats pas. Je ne le peux pas. Elles cherchent mes côtes. Elles s'ajustent. En place, comme médicales, elles commencent à serrer et lentement accomplissent leur travail de destruction. Elles poussent de millimètre en millimètre. Jusqu'à étouffement. Pas le vrai. L'on suffoque ou pas. Je perds le souffle et l’œil se vide, sans un cri. D'autres perdent pied et tombent en sac. Quoi qu'il en soit, le teint blanchit jusqu'à la transparence.
Bien sûr il y a l'angoisse-éclair mais ce n'est pas elle dont je parle ici. Son tour viendra.
Il y a aussi sous mes yeux le mur qui se dresse, le mur de l'impossible. Un everest imprenable. De briques ou de pierre, muraille ou montagne, la route s'arrête net. Le souffle court, cela n'est pas si grave. La course devient insoutenable, même la plus normale. Mais le mur-montagne mugit et menace. Il ne fait pas que dresser sa hauteur imprenable. Il plonge vers moi et dangereux édifice en suspens prêt à m'écrouler. Ma petitesse n'a pas besoin de mots face à lui. Je ne suis rien. Je capitule. Peut-être qu'alors, je respire enfin mieux. En tout cas, je l'espère. Je cesse de lutter et me laisse désespérer. Mais l'étau ne lâche pas sa proie si facilement et le revoilà de plus belle.
Tout le monde, tout mon paysage s'assombrit, comme avant l'orage. La lumière change comme avant que gronde et éclate le ciel. Sauf que le plus souvent l'éclat salvateur ne survient pas. Cinéma noir et blanc aux hommes trop rapides ridicules, hors du temps, faux incrédibles. Photo sépia aux sales allures vieillies. Et je me retourne de tout côté mais l'ombre mange l'univers jusqu'à la moelle.
C'est la mort que je traverse. La mort que je crois advenir. Elle s'insinue en moi. Elle arrive et je sais qu'elle est là. Non, ce n'est pas une illusion. Non je n'ai pas tort. la mort est bien là, dans ma tête. L'angoisse tue tout le reste, grignote toute la psyché, pas à pas en se frottant les mains. Elle est aussi gourmande que puissante. Et rien ne saurait lui résister quand elle a brandi l'étau et monter le mur-montagne. Elle est un immense vide qui se nourrit de tout. Une béance sans fonds, noire comme le dessous d'une tombe. Une nuit fatale, sans velours, cloutée, de verre cassé. L'angoissé perpétuel est un fakir de la nuit noire.
Je crois, tu crois que c'est le délire qui prend les rênes. Je crois, tu crois être fou. Je crois tu crois perdre ton esprit, laisser échapper ta raison. On me dira "Mais non, tu vs te calmer." On te dira "N'exagère pas." Pourtant l'angoisse est toujours folle. Elle te délire, elle m'hallucine. Plus ou moins. Minus ou insatiable. Chacun sa dose. Chacun sa manière. D'une minute à toute une vie. D'un bout de jardin au monde entier. Chacun sa chance.
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